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Dessins

Dessins

« Odon finit par pétrifier le temps dans le réseau de ses rosaces… »

Georges Barbier-Ludwig, conservateur du patrimoine

A propos du vide dans les dessins d’Odon…

…Dans Une vie, Maupassant nous donne un exemple frappant de cette présence du vide, du trou, lorsque Jeanne (désolée par le départ de son fils unique) se met à écrire dans le vide le prénom, (Paul) de l’absent :

« Sa rêverie s’arrêtant sur ce mot (Paul), elle essayait parfois pendant des heures d’écrire dans le vide, de son doigt tendu, les lettres qui le composaient. Elle les traçait lentement, devant le feu, s’imaginant les voir, puis, croyant s’être trompée, elle recommençait le P d’un bras tremblant de fatigue, s’efforçant de dessiner le nom jusqu’au bout ; puis, quand elle avait fini, elle recommençait ».

Ainsi, le vide devient chez Maupassant « présence de celui qui est absent » ; le trou, métaphore de l’affliction, de la solitude, de la vacuité, résonne ici du souvenir de l’être aimé. Donc d’une certaine manière le vide devient présence par remémoration. Chez Odon, le vide joue un rôle primordial dans l’organisation spaciale, car ce sont les vides associés au sens giratoire du tressage ou tissage qui structurent l’oeuvre, lui confèrent sa forme, sa dynamique souvent circulaire, rayonnante ou tournoyante. Le vide se remplit de la « présence » de la forme.

Pour terminer, revenons à Maupassant, à ce passage où Jeanne écrit dans le vide le prénom de son fils Paul, la dernière phrase est très intéressante :

« ….. ; puis, quand elle avait fini, elle recommençait ».

Cette observation relative à la répétition et à la réflexion absorbée sur elle-même, il me semble qu’on peut l’appliquer à Odon, car sans cesse et toujours il conçoit de nouveaux dessins ou tissages. Les anciens savaient bien que le lieur finit par se lier lui-même, il devient obligé ce qui signifie étymologiquement ob.ligatus lié, attaché, de là l’origine du mot obligation. Maiscontrairement à Pénélope attachée à son ouvrage Odon ne défait pas la nuit ce qu’il a tissé le jour. Tel un gamin courant la campagne armé d’un filet à papillon ce n’est pas seulement la belle couleur des lépidoptères que Odon souhaite capturer ; mais il semble que ce soit aussi un peu d’air, un peu de vent, de soleil, un peu de douce solitude, un peu d’instant. En fait, je le soupçonne d’être un rusé roublard, car sans y paraître, mine de rien, nœud après nœud, c’est le temps insaisissable qu’il retient, qu’il piège à la dérobée, de la même manière qu’il capture nos regards dans ses filets, dans ses labyrinthes, dans ses rets, dans ses tendelles. A la manière des amonites, Odon finit par pétrifier le temps dans le réseau de ses rosaces, dans le tourbillon de ses roues, dans les mailles de ses immences filets ; il l’entortille à ses entrelacs, il l’emberlificote avec ses belles couleurs mises en damier, en éventail, en pointillé, en réseau…

Par l’harmonie de ses compositions il nous rappelle que la vie est un don de toute beauté, un splendide feu d’artifice ; mais à bien y regarder, il nous montre aussi que cette vie doit se dénouer d’elle-même, partir en s’effrangeant, s’effacer, s’effilocher sur sa lisière, s’achever en brins délaissés ou s’envoler comme les bouffettes ou les papillotes de ses étranges cerfs-volants. Pour chacun de nous l’autonomie vitale a commencé avec le nœud du cordon ombilical (et en ce sens aussi « un point c’est tout », c’est même la vie) or, nous savons tous que ce nœud n’est qu’éphémère. En attendant, puisons à l’énergie des roues odoniennes, symbole de la vie toujours renouvelée et souvenons nous que : « …tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux » (Matt, XVI, 19)

Extrait du texte de Georges Barbier-Ludwig , conservateur du patrimoine, publié dans le catalogue Odon : OSTINATO pour le centre d’art Aponia, 2006

1995-2009